" L'oeuvre d' Aragon, je l'ai connue pen-
dant mon adolescence, après la Libération
La poésie de la Résistance, dont Aragon
était un des héros, rn' a, si j'ose dire, sauté
aux yeux et au coeur. j'ai découvert sa
poésie en même temps que celle d'autres
poêtes. Il n 'était pas le seul, mais la façon
dont il écrivait m'était particulièrement sen-
sible. Et j'ai donc lu certains de ses livres de
poésie. Le Crève-coeur, etc.


C'était l'époque où je voulais commencer
dans le spectacle. J'avais acheté une
guitare et je chantais comme ça les chansons des autres. Un jour, j'avais fait une musique, ma première, je crois, et j'ai découvert qu'elle s'adaptait presque tout a fait au poême Les yeux d' Elsa qui m'avait frappé.
C'étaient des alexandrins. Les yeux d'Elsa, c'est pratiquement la première chanson que j'ai faite sur un poème de Louis Aragon.


A un moment, j'avais envisagé de faire
aussi un ensemble de chansons d'Apolli-
naire mais fïnalement, je n'ai pas trouvé ce
qui me correspondait pour faire tout un
album. Aragon est le seul poète connu que
j'ai mis souvent en musique. Je trouve que
sa poésie correspond à une sorte d'idéal
d'écriture dans le domaine de la chanson.
Le sens des images, la force de son expres-
sion, la concision extrême de ses vers ce
sont des choses qui, à mon avis, sont essen-
tielles dans l'écriture d'une chanson.


Aragon a écrit des poèmes qui n'étaient
pas faits a priori pour être des chansons
quoique le mot chant, le mot chanson re-
viennent constamment dans son oeuvre. Lui
même a écrit "Chanson de ceci"," Chan-
son de cela". Le chant, au sens général du
terme le chant de l'homme revient dans
son oeuvre des dizaines et des dizaines de
fois.

Il est évident que d'avoir été mis en
musique a permis à certains de ses textes
d'être véhiculés d'une manière incompara-
ble dans le public et d'avoir un écho qu'ils
n'auraient pas eu sans cela. C'est sûr,
D'ailleurs, il le reconnaissait lui-même.

Il était très content d'entendre ses chansons.
Il disait "Tiens ! Mais c'est de moi, ça ! "
Souvent, il ne s'en rappelait plus .
« Mais où t'as pris ça?".

Parmi les chansons que je n'ai pas mis en musique, c'est "Est-ce ainsi que les hommes vivent ?" que j'aurais aimé faire, mais il y en a d'autres de Ferré dans ce cas. Ferré est un des musiciens qui a eu de grandes réussites avec Aragon.

En 1971, j'avais sorti chez Barclay un album Ferrat-Aragon avec dix titres que j'ai réenregistrés par la suite chez Gérard Meys. Entre temps, j'avais mis quatre nouveaux textes en musique. On vient de republier, au printemps de cette année, tous les titres d'Aragon, les dix premiers plus ces quatre autres, soit quatorze chansons. Un deuxième volume est en projet. Il est bien avancé, j'ai déjà pas mal de choses, mais la date de sortie n'est pas encore décidée. Il faut que je retravaille encore des chansons et que j'en fasse peut-être d'autres. Il y en a que j'aime beaucoup. Mais c'est comme pour tout : les choses seront incomparables par rapport à ce qui s'est passé. Si je fais un nouvel Aragon, ce sera douze chansons peut-être d'un seul coup. Elles seront nouvelles et les gens se réfèreront aux anciennes, je m'attends à ça. On regrette toujours un peu les choses anciennes, dans la chanson comme dans d'autres domaines. Mais enfin, quand je sortirai ce disque, c'est que j'en serai content. Ces chansons apporteront autre chose que ce qu'il y avait dans le premier. Ça ne veut pas dire meilleures ou plus belles, mais un peu différentes. C'est ce que je cherche à faire, d'ailleurs.

Beaucoup de gens ne savaient même pas quelles étaient les opinions politiques d'Aragon et certaines de ses chansons sont devenues de véritables chansons populaires. Je pense à quelques-unes que j'ai faites, Nous dormirons ensemble, Que serais-je sans toi ? ou Aimer à perdre la raison, mais il y en a d'autres. Et ça a été évidemment quelque chose d'extraordinaire pour lui.

Aragon a vécu des événements dans un siècle où les choses étaient, disons, beaucoup plus manichéennes qu'elles ne peuvent l'être aujourd'hui à la lumière de l'Histoire. Il a exalté certaines choses qui ne seraient plus possibles maintenant : par exemple quand il chantait - si j'ose dire - le retour de Maurice Thorez : "Il revient... il revient...". C'était tout un bruit qui courait les campagnes, les ateliers... Aujourd'hui, ce serait difficile d'écrire semblable poésie. A ce moment-là, il est certain que beaucoup de gens étaient staliniens sans savoir évidemment ce que Staline avait fait. Ils l'étaient pour ce qu'il représentait et ce qu'il avait représenté contre le fascisme, etc. Mais il faut refaire l'histoire de France !

Quand aux prises de positions d'Aragon sur certaines choses qui se sont passées à l'Est, il faut rappeler qu'il a protesté contre le procés Siniavski-Daniel à une époque déjà très ancienne.

Je crois, d'ailleurs, que les Lettres Françaises avaient été interdites en Union soviétique. mais d'un autre côté, il est certain que pour ce qui était de dénoncer haut, très haut, ce que lui-même appelait et m'a dit être une caricature de socialisme, il y a déjà longtemps, il y a vingt ans, eh bien, il n'a pas clamé ça à tous les échos. Sans doute a-t-il eu tort.

Au festival du Val de Marne, un hommage va lui être rendu par de nombreux artistes. Je n'y chanterai pas. Je ne veux pas faire d'exceptions, sinon, après, j'ai tout le monde sur le dos. Ou alors, ce sera tout à fait improvisé et dans un petit cadre. Sans ça, rien n'est prévu du tout.

Pour moi, Aragon reste un des grands poètes de notre temps et de tous les temps. Il a une richesse d'expression, une concision, une densité d'écriture, une imagination prodigieuse. Dans les textes que j'ai mis en musique, il y a essentiellement des poèmes d'amour. Je n'ai pas mis en musique de textes proprement politiques. Il y en a qui sont relatifs à des choses, disons, universelles sur l'homme mais finalement, ce sont les textes d'amour qui sont devenus des succès."

Que serais-je sans toi ?
ou
la "petite cuisine "


Je. trafiquais. un peu ses textes. j'isolais deux vers pour en faire un refrain, il m'arrivait de les intervenir, de couper des vers, Enfin, je faisais ce que j'appeiais "ma petite cuisine". Par exemple Que serais-je sans toi ? Au départ, c'est un poème très long, avec de muitipies
couplets Jai isoié quatre vers pour
en faire ie refrain J'ai mème inter-
verti à i'intérieur de ces quatre vers
deux phrases parce que je pensais
que, pour la chanson, c'était plus
évident. Les quatre vers "Que
serais-je sans toi qui vint à ma ren-
contre Que serai-je sans toi qu'un
coeur au bois dormant / Que cette
heure arrêtêe au cadran de la mon-
tre / Que serais-je sans toi que ce

balbutiement»,
n'étaient pas écrits
dans cet ordre-là.
Vous savez, c'est un peu comme
disait Picasso Je ne cherche pas, je

trouve. Là, ces quatre vers m'ont
sauté aux yeux Je me suis dit c'est
ie principal du poème, l'essentiel de
tout ce texte. Pour moi. Parce qu'il
se peut aussi que dans certains cas,
j'ai pu déformer le sens général de
I'oeuvre, de la même manière que
j'ai pu aussi l'accentuer.

Article paru dans "Je chante"  n°9 :  sep/oct/nov 1992.   Propos recuellis par Raoul Bellaïche en août et septembre 1992

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